« […] je n’écris pas sur elle, j’ai plutôt l’impression de vivre avec elle dans un temps, des lieux, où elle est vivante» Annie Ernaux, Une femme, 1988. 
Les mots d’Annie Ernaux résonnent et décrivent à merveille toute l’incandescence qui irrigue Visions d’elle de Denitza Bantcheva, publié aux éditions Do. Dans cet hommage vibrant à sa mère, il est question d’amour filial, de sens, mais aussi de mémoire, une thématique creusée à partir de différentes strates.
De l’ombre à la lumière 
« […] elle ressurgit constamment en mon for intérieur sous des angles si variés qu’il y aurait de quoi faire des portraits tant que je vivrai.[…] sa mort ne me semble plus vouée à l’effacer progressivement ni à déformer toujours davantage ma vision d’elle. Il se peut bien que ce soit une illusion, mais désormais, elle me tient, et j’en rends grâces. » Denitza Bantcheva, Visions d’elle, 2021 
Si le paysage littéraire se voit actuellement traversé par une pléthore de récits cherchant à disséquer les relations familiales quel que soit leurs jours (Marie-Hélène Lafon, Camille Kouchner…) celui de Denitza Bantcheva s’emploie avec beaucoup de grâce et de retenue à déployer le fil d’une vie, celui de sa mère disparue tragiquement après avoir décidée de mettre fin à son existence. Tandis que Camille de Toledo se plongeait dans ses archives pour explorer l’histoire des siens sur quatre générations, une histoire douloureuse, traversée par la mort et le silence, dans les pages de Thésée, sa vie nouvelle publiées chez Verdier qui s’ouvraient sur une apostrophe forte et bouleversante adressée à son frère perdu et disant un même séisme ; Denitza Bantcheva prend le parti de décrire l’événement sans fioriture mais avec une grande dignité et délicatesse.  Elle se trouve à des milliers de kilomètres, dans l’Hexagone, lorsque la nouvelle lui parvient de sa Bulgarie natale. Ce point de départ et de rupture, servira d’amorce à Visions d’elle, qui sans verser dans le pathos, réalise une montée en puissance lumineuse, ressuscitant l’être aimée, à travers un portrait multifacettes et labyrinthique.  
Auscultant cette tranche de vie, Denitza Bantcheva capture également les époques, saisissant les turpitudes qui les bousculent, les problématiques qui les traversent, leurs atmosphères plus ou moins obscures. De l’emprise du totalitarisme à la tombée du rideau de fer et du Mur de Berlin. Visions d’elle brasse un large éventail de questions, pouvant s’appréhender comme d’autres prismes à travers lesquels explorer les profondeurs de ce récit touchant. 
L’écriture comme chambre d’échos 
Comme l’autrice de La Traversée des Alpes le raconte au sein de son ouvrage, probablement l’un des plus intimes qu’elle ait rédigé jusqu’à présent, ce récit, il lui a fallu de longues années pour le bâtir, s’en détacher, le remanier avant de trouver le ton juste : « J’ai travaillé à ce récit, longuement, l’année de sa mort, je l’ai repris et complété l’année suivante, je l’ai abandonné — le trouvant insatisfaisant au point que le dégoût m’empêchait de m’y remettre — pendant cinq ans, puis j’ai décidé de le relire avant de le détruire, je l’ai retouché par endroits, j’y ai ajouté des faits que j’avais ignorés naguère, puis les développements qui s’imposaient, et j’ai eu l’idée que ce n’était pas vraiment grave qu’il soit à la fois insatisfaisant et bien plus incomplet que je ne le souhaitais en le concevant ». Le jeu en valait la chandelle.
Avec souplesse et amplitude, la plume de Bantcheva, vient servir son propos pour mieux l’envelopper. On y perçoit l’amour que l’écrivaine voue à sa mère, tentant par son travail d’orfèvre, de lui ériger une dernière demeure majestueuse qu’elle continuerait à habiter en être de papier vers lequel l’autrice pourrait se tourner dès qu’elle en éprouverait le besoin : « […] ce devait être le livre où ma mère habiterait, et son portrait le plus exhaustif possible ; au bout de six ans, cette conception de la chose me paraissait absurde, car de toute évidence, ma mère restait (ou était redevenue) largement assez vivante dans mon esprit pour ne pas pouvoir tenir le cadre d’un portrait biographique, et pour continuer à m’inspirer des traits de personnages ou des épisodes de fiction tout comme elle le faisait avant sa mort. »
On décèle dans l’écriture de Denitza Bantcheva, dans sa structuration, des accents cinématographiques qui lui viennent sans doute de sa passion pour le 7e art à laquelle elle a consacré beaucoup d’énergie ces dernières années, participant à de nombreux jury ou s’attelant notamment à la rédaction d’une monographie portant sur Jean-Pierre Melville ou encore d’une étude remarquée autour de René Clément et de son œuvre. Cet atout participe sans conteste à la modulation de l’intensité qui frappe Visions d’elle tout en lui conférant une certaine précision. 
Le lectorat appréciera également les descriptions accordant une large place aux détails et à l’aspect psychologique dans lequel l’autrice excelle tout comme son style efficace reconstruisant les aspérités comme les éclats.
 Karen Cayat → Pro/p(r)ose Magazine
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